Analyse du rapport Attali : l’enseignement supérieur et la Recherche

        « Ceci n’est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d’emploi pour des réformes urgentes et fondatrices ». « C’est un ensemble cohérent, dont chaque pièce est articulée avec les autres, dont chaque élément constitue la clé de la réussite du tout ». Dès les premières phrases, le rapport Attali, publié le 23 janvier 2008, se définit. Si les membres de la commission se défendent de faire des propositions partisanes, ils ont cependant un objectif : favoriser la croissance française. Or, à lire l’introduction, c’est bien plus qu’un mode d’emploi : c’est une feuille de route dont l’objectif est de transformer la société française profondément dans ce but. Le ton de l’introduction est alarmiste : alors que le monde avance, la France piétine, y lit-on en substance. Il faut réformer la France, et vite. Les propositions du rapport doivent lui permettre en 2012 d’atteindre (entre autres) : une croissance potentielle de 1 point plus élevée qu’aujourd’hui ; un taux de chômage ramené de 7,9% à 5% ; 2 millions de logements construits et autant de rénovés ; une division du chômage des jeunes par trois ; la réduction du nombre de Français qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté de 7 à 3 millions ; la création de plus de 10 000 entreprises créées dans les quartiers et les banlieues; un senior sur deux au travail au moment de la retraite, au lieu de un sur trois aujourd’hui ; un taux d’encadrement dans le premier cycle de l’enseignement supérieur identique à celui des classes préparatoires ; 100% des Français ayant accès à l’ADSL et à la large bande, et 75% de Français utilisateurs réguliers d’Internet ; une dette publique réduite à 55% du PIB.

    Il est vrai que la situation actuelle de la France n’est guère réjouissante, mais de là à crier au loup, il y a un pas que l’on ne peut franchir aussi aisément.

    Du rapport, la presse populaire n’aura retenu qu’une vingtaine de « Décisions Fondamentales », réparties en huit grandes ambitions, et décrites dans l’introduction. Or, le rapport est long, divisé en Quatre parties. De notre côté, seul le chapitre I (Au commencement, le Savoir) de la Première partie (Participer pleinement à la Croissance Mondiale) sera analysé. Et comme l’on pouvait s’y attendre, elle concerne l’éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, le centre nerveux et la matière grise de la société.

Nous laisserons de côté la partie destinée à l’enseignement primaire et secondaire, bien que certaines décisions doivent être débattues dans l’éducation nationale très prochainement. Passons donc directement à la sous-partie « Un ensemble Université/Recherche à l’égal des meilleurs mondiaux ». Dès l’introduction de ce point, Jacques Attali entre dans une controverse : le fameux classement de Shanghai. Dénonçant le fait que seules « 3 universités françaises sur 86 figurent dans les 50 premières mondiales », et « seulement 15 dans les 100 premières », il prend bien soin de passer sous silence les critères qui régissent ce classement : le « rendement scientifique », lui-même évalué de manière hautement fantaisiste, des chercheurs travaillant dans ces universités. En d’autres termes, une université qui engage un prix Nobel fera un bond au classement, tandis que l’université de départ du Nobélisé se verra déclassée. Outre qu’il ne peut y avoir de Prix Nobel partout, pour la pédagogie et la qualité de l’enseignement, rien n’est prévu. Donc ce rapport, comme la majorité des précédents, se base sur des évaluations discutables au plus haut point et critiquées à de nombreuses reprises par les universitaires.

     Mais avant de voir en détail les grands objectifs énoncés, il faut revenir sur l’introduction du chapitre, et rétablir quelques vérités. Tout d’abord, il nous est dit que le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est en France de près de 22% en 2007. Précisons qu’il s’agit des jeunes sur le marché du travail, que ce taux était de 25% en 2006, et que l’ajout de l’ensemble des jeunes scolarisés, en formation ou étudiants fait passer ce chiffre à 7,8% (2006). Et encore, les statistiques ne prennent-elles pas en compte les étudiants salariés. La commission ne fait ici que reprendre un lieu commun maintes fois dénoncé et qui vise à créer un climat délétère d’angoisse au sein de la population française pour mieux lui faire accepter n’importe quelle réforme.

     Seconde interrogation, le chiffre incroyable de 41% d’interruption d’études chez les jeunes. Comprend-on les 17% qui quittent l’enseignement national sans diplôme ? Car sinon, le chiffre exact est de 20% en 2006. Cela fait beaucoup de chiffres, mais il y a des choses qui ont besoin d’être précisées et n’importe quel chiffre absurde frappe plus l’imagination que le prudent qui invite à la réflexion ou démontre que l’on n’a pas de chiffre fiable.

La question de l’université et de la recherche est traitée en 21 décisions (sur les 316 que compte le rapport), réparties en 6 objectifs : accompagner les étudiants dès leurs premières années universitaires ; aider les étudiants à concilier leurs études et leur emploi ; investir davantage dans l’enseignement supérieur ; créer 10 pôles universitaires ; ouvrir l’ensei-gnement supérieur sur l’international ; rendre plus compétitive la recherche en France.

 

I.                   Accompagner les étudiants dès leurs premières années universitaires

 

Premier constat de la commission : l’échec est essentiellement dû à un manque d’encadrement à l’université, ce qui est incontestable. Le salariat étudiant est généralement la cause première, aussi est-il proposer de renforcer cet encadrement, afin de mieux suivre l’étudiant et atteindre un niveau proche de celui des classes préparatoires (Décision 11). Le tutorat est aussi encouragé de même que sa récompense, soit financière, soit par l’attribution d’ECTS comptant dans le cursus. Le risque est toutefois de créer l’équivalent d’un statut d’ATER chez les Master, au détriment de la formation et des études à proprement parler, et de substituer le nécessaire recrutement de maîtres de conférence par une main d’œuvre étudiante bon marché. C’est déjà ce qui se passe pour le plan licence, le ministère le dit et le chante.

 

La mise en place d’une année de « remise à niveau » semble être une bonne idée dans les cas de passage d’une filière pro à une filière universitaire, mais il paraît maladroit de proposer à la fin du premier semestre 40 000 à 50 000 places en STS ou en IUT à des étudiants en difficulté (Décision 12). Cela renforcerait le sentiment d’échec chez eux mais aussi de rancœur vis-à-vis d’un système qui les rejette. Cela aussi veut dire que les IUT, qui sont des filières d’excellence aujourd’hui, ne seraient plus conçues comme telles : on ferait comme dans le secondaire, faire semblant de penser que les filières courtes et professionnelles sont mieux pour ceux qui ont des difficultés tout en n’en pensant rien! L’idéal serait que ces formations soient proposées non pas aux étudiants, mais aux élèves de Lycée  (cependant, il faut veiller à ce que cela ne se mue pas en une sélection cachée). Notons au passage : Paris IV propose des passerelles vers ces formations depuis 2005, en envoyant un courrier à tous les étudiants de première année.

Dans ce même point, une année de stage en master est prônée, ce qui reprend le Rapport Hetzel d’octobre 2006 qui milite pour la fusion du Master Pro et du Master Recherche. Hypocrisie totale, puisqu’un stage n’est pas de la professionnalisation ! D’autant que cela remet indirectement en question la durée du Master (deux ans) définie par la réforme LMD. Dans le même temps, la commission Attali reconnaît le problème de l’utilisation des stagiaires à des postes de titulaires, estimant qu’une réglementation dans ce domaine est nécessaire, mais cela reste un vœu pieux.

 

La formation en alternance (Décision 13) se voit favorisée par la commission. Si certaines formations, notamment dans la santé, en ont besoin, sa généralisation, purement idéologique, transformerait l’université en une école supérieure d’apprentissage et de formation professionnelle, ce qui n’a aucun sens. Enfin, la formation continue est encouragée, ce qui n’est pas forcément négatif en soi.

 

II.                Aider les étudiants à concilier études et emploi

 

À travers ce titre rassurant, c’est implicitement la question de la professionnalisation qui est avancée. Outre le fait que la commission semble considérer naturel qu’un étudiant ait un emploi à côté de ses études, lorsqu’on parle d’emploi ici, il s’agit de l’emploi occupé par l’étudiant durant ses études, soit par choix, soit par nécessité. En effet, cette conciliation n’est pas à entendre sur un point organisationnel, mais bien de correspondance des deux domaines (étude et emploi). Cependant, la commission Attali reste très floue sur ces mesures, notamment lors qu’il s’agit de « mieux organiser avec les entreprises de la région des bourses d’études et d’emploi » (Décision 15), ou de déterminer la proximité de l’emploi occupé avec la formation pour l’accréditation de points ECTS dans la formation (Décision 17). Par contre, le rapport reprend une proposition du candidat Sarkozy lors de l’élection présidentielle, qui est d’exclure « le revenu tiré d’un emploi étudiant » dans le calcul des bourses, en fixant, bien entendu, un plafond (Décision 18). L’idée est intéressante et à exploiter, mais celle d’ « inciter les universités à organiser des cours du soir et permettre un assouplissement des règles d’étalement des études sur une plus longue période » est à définir. L’université de Paris VIII a intégré ce système, mais il faut bien dire que sans une pédagogie adaptée, cela ne sert à rein.

 

III.             Investir davantage dans l’enseignement supérieur

 

C’est le point le plus intéressant du rapport, notamment lorsque la commission appuie la nécessaire augmentation du budget de l’enseignement supérieur (Décision 21). Cependant, s’agit-il du ministère du budget alloué à l’Université (ce qui n’est pas tout à fait la même chose)? Quoi qu’il en soit, cette augmentation devra être de 800 millions pour atteindre la moyenne des pays de l’OCDE (ce qui est faisable) et de 8 milliards pour rattraper les 10 pays finançant le mieux leur enseignement supérieur (ce qui est une autre paire de manche). En somme, tout dépend de l’ambition que l’on se fixe.

 

À ce financement public doit s’ajouter un financement privé (Décision 22). On entend par financement privé trois sources : les frais d’inscriptions, les donations d’entreprises ou de particuliers, les fondations d’enseignement supérieur et de recherche. Pour les premiers, la commission souhaite leur maintien au niveau actuel. En ce qui concerne les donations, particulièrement celles des anciens étudiants, elles permettraient un suivi des formations offertes. Cependant, faut-il rappeler que tout don fait l’objet d’une réduction d’impôt, ce qui revient à amputer les moyens de financement du service public et à accentuer l’inégalité déjà profonde entre les universités. Enfin, les fondations d’enseignement supérieur et de recherche posent un problème pour les sciences humaines, car l’intérêt des entreprises donatrices serait d’influer sur la pédagogie dans un objectif de recrutement, mais aussi sur la recherche. Cela entendrait des financements conditionnels (nous reviendrons dessus plus loin). Ce qui fut dénoncé, mais non entendu, dans la critique de la Loi relative à la Liberté et aux Responsabilités des Universités, votée en août 2007.

 

Cette dernière est jugée insuffisante par la commission en ce qui concerne l’autonomie des universités (Décision 19), et son renforcement est avancé. « Il faut aller plus loin dans la réduction du nombre de membres des conseils et organiser une plus grande autonomie dans les modes de gestion financière, de recrutement des professeurs et des rémunérations ». Comment la communauté universitaire accepterait-elle une nouvelle amputation de conseils aux pouvoirs déjà considérablement réduits (Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire et Conseil Scientifique) au profit du Conseil d’Administration et de son Président ? Un CS ne comprenant pas toutes les composantes de l’université ne pourrait être légitime, et la conséquence serait le moindre financement, voire la suppression de certaines filières par manque d’écoute de ses représentants. De plus, un CEVU plus réduit (il est de 20 membres à Paris IV) n’aurait plus de raison d’exister. Par contre, le contrôle des Présidents d’universités (ou plutôt de Conseil d’Administration d’Université) par des comités académiques peut paraître positif, à partir du moment ou leur nature est définie précisément. Par contre, si les modes de recrutement des enseignants et de leur rémunération dépendent directement des universités, ce sont les politiques de ces dernières qui joueront : celles qui auront fait le choix de privilégier la recherche et de mieux payer les enseignants-chercheurs en recruteront moins, instaurant une sélection à leur entrée chez les étudiants, et une profonde inégalité entre les membres de la communauté universitaire. Cependant, la rumeur de plus en plus confirmée de la suppression de l’agrégation serait renforcée par l’institutionnalisation des « Universités de Métier » (Décision 23), déjà existantes notamment pour les formations d’infirmier et qui seraient étendues à d’autres formations, notamment artistiques.

 

IV.              Faire émerger sur le territoire 10 grands pôles universitaires et de recherche de niveau mondial (Décision 24)

 

C’est la décision phare de cette première partie, puisque l’idée de la création de pôles universitaires et de recherches est une revendication des chercheurs, exprimés en 2004-2005 dans un mouvement de la communauté universitaire. Mais le rapport n’est pas très clair (encore une fois) sur ces grands pôles universitaires, appelés Pôles Universitaires Pluridisciplinaires (PUP) : tantôt ce sont 10 universités de tailles mondiales (pour 86 aujourd’hui) tantôt, à la phrase suivante il s’agit de faire émerger des ensembles, voire de favoriser des refontes, université/grandes écoles. Mais il semble plus plausible que ceux-ci seront de grands pôles construits autour d’une dizaine de campus, dont trois seraient parisiennes. Bref, la concentration se fait au bénéfice de la région parisienne, tandis que des régions dévastées par le chômage, comme le Nord, n’en bénéficieront pas. Autre curiosité, le chiffre avancé de 10 PUP. La Conférence des Présidents d’Université (CPU) s’est moquée de cette affirmation, et il faut reconnaître que le rapport n’explique pas ce chiffre.

 

Une autre question reste en suspens. Si ces grands pôles sont pluridisciplinaires, et donc prévoient une collaboration interne entre chercheurs, y aura-t-il collaboration ou concurrence entre ces pôles ? Rien sur ce sujet n’est mentionné, d’autant plus que le rapport différencie les PUP des Pôles de Recherches et d’Enseignement Supérieur (PRES), ce qui ne rend pas l’explication plus claire. Cependant, le rapport parle de « fixer des règles du jeu », ce qui laisse penser à une mise en compétition de ces PUP, d’autant que ce sont les universités bénéficiant de financements privés massifs qui auront les moyens de se hisser au statut de PUP.

 

Bref, tout cela est lié la question du financement privé des universités, facteur majeur d’inégalité entre les universités. Alors qu’il serait préférable de donner les moyens à une collaboration interuniversitaire, la commission semble privilégier la détermination de ces PUP par l’accentuation des écarts budgétaires entre les universités. Ce qui n’était absolument pas ce que le mouvement Sauvons la Recherche en 2005 demandait.

 

V.                 Ouvrir l’enseignement supérieur sur l’international

 

La première chose qui vient à l’esprit, lorsque l’on parle d’international dans l’enseignement supérieur, ce sont les étudiants qui partent à l’étranger ou les étudiants étrangers qui viennent en France. Au regard de ce qu’il en est aujourd’hui, la commission préconise donc l’amélioration de l’accueil des étudiants étrangers (Décision 27), proposant ce qui est réclamé par les associations étudiantes, à savoir la création d’un service spécifique dans chaque université. Il en va de même avec les enseignants étrangers, le rapport prônant une révision des règles d’obtention et de délivrance des visas. En prévision de la future présidence française au sein de l’Union Européenne, allouer des moyens supplémentaires aux opérations Erasmus et Socrate semble être une priorité (Décision 28). Ce point est positif, d’autant que ces opérations d’échanges sont très sélectives et limitées. Toutefois, cela ne règle pas la question de l’accueil sur place, notamment sur la question des logements, d’autant que les bourses allouées restent très faibles.

 

L’ouverture de l’enseignement supérieur à l’international se traduit par le développement d’enseignements et de cursus en langue étrangère (Décision 26). Il faut noter que la réforme LMD oblige à valider un module de langue étrangère, et que les filières de langues étrangères existent déjà. Or, la commission semble vouloir développer les cursus comme les mathématiques ou l’histoire dont les enseignements seraient délivrés en langue étrangère. Encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions. Mais cette ouverture comprend aussi une exportation de l’université française à l’étranger, et la commission n’a pas trouvé meilleur exemple que l’antenne de Paris IV à Abû Dhabi (gouffre financier et caprice de mégalomane). On ressent ici un petit pic de patriotisme qui, au XXIe siècle, ne devrait plus être. Enfin, comme c’est la mode, la commission ne peut s’empêcher de demander la création d’un classement des universités Européennes (Décision 25), histoire de créer d’avantage de concurrence (fictive) et limiter les ententes scientifiques. Absurde, en particulier si les modalités de calcul sont les mêmes qu’avec le classement de Shanghai ! En outre, ce classement serait utilisé pour concéder des bourses européennes : si vous demandez une université bien classée vous l’avez, sinon passez votre chemin…

 

VI.              Rendre notre recherche plus compétitive

 

Dernier point concernant l’enseignement supérieur et la recherche, les mesures proposées se veulent l’application de la Stratégie de Lisbonne de 2000, qui veut faire de l’Union Européenne la zone la plus compétitive du monde. On y dénonce les retards pris, mais aussi la complexité du système de recherche en France. Quatre grands points y reviennent, qu’il nous faut donc expliquer.

 

    Tout d’abord, la commission souhaite que la recherche publique soit financée selon le sujet de recherche et la performance du projet (Décision 29). Autrement dit, le rendement devient un critère de financement public, et l’application immédiate de la trouvaille est demandée. Dans cette même décision, la redéfinition des missions des instituts nationaux que sont le Centre National de la Recherche Scientifique et l’Agence Nationale de la Recherche (encore très récente !) est demandée. Le premier doit « se concentrer sur ses laboratoires propres et sérieusement réduire le nombre de ses unités mixtes afin d’éviter l’émiettement de ses chercheurs et de ses ressources. Seuls les laboratoires les plus stratégiques au plan international (…) resteront des instituts du CNRS ». Bref, le CNRS se borne à de la recherche sous contrôle de l’Etat, limitant le principe d’indépendance scientifique. D’autant que ces unités mixtes sont celles qui sont à cheval sur CNRS et Universités et qui sont souvent très performantes : d’intéressantes synergies en sortent. Quant à l’ANR, son action est limitée aux recherches de court terme (3 ans selon le rapport), dont les projets devront être soumis à des jurys, « constitués des meilleurs scientifiques et chercheurs internationaux », qui décident de l’attribution de ces financements.

     Deuxième réforme, celle du statut d’enseignant-chercheur (Décision 30). Si on peut effectivement penser tout chercheur devrait enseigner dans le même temps, les propositions faites par la commission sont tout de même étranges : les nouveaux chercheurs seraient engagés sous contrat de quatre ans renouvelable une fois, selon le thème de recherche et le prolongement en serait déterminé après évaluation du projet. Evidemment en quatre ans on ne fait rien de fondamental ! Cependant, il sera possible pour le chercheur d’aller vers trois types de CDI : directeur de recherche ; activité d’enseignement ; entreprise privée. Le problème est le suivant : développer des CDI c’est, par rapport au fonctionnariat, varier les rémunérations et les garanties, pouvoir être viré : quels sont les critères retenus ? il n’y a plus la liberté et la tranquillité d’esprit qui existaient jusqu’à maintenant. Autre insuffisance sur ce point, tous les chercheurs n’auront pas à la fin de leurs deux contrats un poste en CDI, ce qui les contraint à un véritable mercenariat de la recherche. Certes, cette dernière peut être stimulée (avec des réserves), mais la stabilisation des individus n’en sera que remise en question. D’autant qu’il faut souligner que ces contrats de quatre ans se calquent au mandat des présidents des universités, ce qui entend une division interne au monde universitaire très forte.

    La Décision 31 vise à « aider la recherche publique à davantage valoriser et appliquer ses découvertes ». Il faut reconnaître que si la France est un pays où l’on dépose beaucoup de brevets (c’est le cas depuis le XIXe siècle), l’application de sa recherche fondamentale est un problème réel. Si les recherches d’Albert Fert, prix Nobel de physique 2007, ont des débouchés pratiques (et rentables), ce n’est pas le cas de la majorité des découvertes, en tout cas dans l’immédiat. Le renforcement de la recherche appliquée est donc nécessaire, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la recherche fondamentale, sans laquelle il n’y aurait pas de découvertes théoriques, et donc d’innovation. Cependant, doit-on pour autant faire des chercheurs des gestionnaires ? Car c’est bien le problème qui se pose en parallèle à celui de la diffusion du savoir et de la découverte. Cela se fait donc en relation avec la réforme du statut de l’enseignant-chercheur, mais aussi des modes de financement de la recherche, car le chercheur devra justifier son sujet par une démonstration  de l’applicabilité de ses trouvailles. Logique lorsque l’on part d’un point de vue pratique et financier, moins lorsqu’il s’agit d’une étape dans un programme de recherche sur le très long terme.

    Enfin, la dernière proposition porte sur le développement de la recherche privée (Décision 32). L’idée est de donner à ce type de recherche la faculté d’avancer, en lui donnant des moyens financiers (c’est-à-dire revoir l’imposition et les réglementations existantes) mais aussi en permettant aux centres de recherche des entreprises de rester en France, tant du point de vue des ressources humaines (d’où la réforme du statut d’enseignant-chercheur) que du point de vue fiscal. A savoir que depuis 2002, le financement public à la recherche privée a été multiplié par quatre, mais les entreprises continuent de couper dans ce qu’elles ne considèrent pas comme prioritaire (en pharmacie, on préfère s’inspirer des pays en voie de développement) Le problème de la recherche privée, c’est qu’elle n’est soumise à aucun contrôle de la collectivité, et tous les sujets peuvent être traités, sur commande. On peut le voir aux Etats-Unis, où ces recherches ne sont encadrées que par une charte d’éthique. La législation actuelle change sur ce point, mais il faut rester prudent. De plus, le rapport préconise une ouverture des conseils des écoles doctorales à des représentants d’entreprises « intéressées et utiles à l’activité de la recherche », autrement dit, mettre au service de la recherche les entreprises, et non l’inverse, ce qui est intéressant mais semble peu possible. Enfin, les relations entre recherche publique et recherche privée doivent se concentrer auprès des PUP.

    Que pouvons-nous retenir de tout cela ? Comme tout rapport, il y a des propositions intéressantes, tandis que d’autres laissent plus sceptiques. Mais dans l’ensemble, et si l’on lit les premières phrases du rapport, il s’agit d’un véritable programme politique (ce que réfutent pourtant les membres de la commission) qui entraînera des modifications profondes dans notre société, à moyen terme. Les membres de la commission tablent sur la relance de la recherche appliquée et privilégient la professionnalisation à l’université, ne mentionnant pas le rôle de formation intellectuelle et citoyenne de l’Université. Enfin, on constate que dans le cadre de la recherche ou des projets scientifiques, les sciences humaines ne sont pas réellement prises en compte, une fois de plus. Et, sans le dire, les diplômes de l’enseignement comme l’Agrégation sont remis en question, et nombre de propositions confirment les rumeurs qui se propagent dans les rangs des candidats et des examinateurs. Rappelons au passage que la France est le seul pays qui recrute ses enseignants sur concours en Europe, ce que la Commission Européenne souhaite « corriger » . Mais il y a une chose qu’il ne faut pas quitter de vue : l’objectif de la commission est de faire des propositions pour relancer la croissance française.

    Lors de la présentation du rapport aux députés, Jacques Attali avait fustigé les critiques émises contre ses propositions. On avait bien compris que, vu le ton alarmiste, le président de la commission sur la libération de la croissance ne voulait pas laisser la possibilité aux députés de la contester. Il y a eu des contestations, et Attali n’a pas trouvé mieux que de répliquer « Si vous aviez des idées originales, ça se saurait ». Sentiment d’incompréhension d’un côté, comportement jugé infantile de l’autre, Jacques Attali a signifié son désir de voir appliquer ses propositions. D’autant que si le ton du rapport se veut alarmant, il se veut aussi impératif. On peut douter de l’influence isolée d’une réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche sur la croissance, et Attali le rappelle dès les premières phrases. Cependant, les propositions concernant l’enseignement supérieur vont dans le sens des réformes précédentes, mais aussi vers une harmonisation européenne, souhaitable en soi mais dont l’objectif tel qu’il est aujourd’hui défini est contestable.

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