Analyse du rapport Hetzel

À la suite de la crise du CPE, le gouvernement Villepin a commandé au recteur de l’académie de Limoges, Patrick Hetzel, un rapport sur la situation de l’université et qui devait apporter des éléments de sortie de crise. En effet, aucune réforme profonde depuis 1984 et la loi Savary, à part la mise en place du système LMD, n’ont abouti. Or, les seules proposées orientaient l’université vers une privatisation des universités, alors que la logique voudrait une plus grande intégration à un système européen. Le rapport Hetzel se compose en trois parties.

La première reprend les constats généraux. Un taux d’échec en premier cycle important (20% des étudiants quittent sans diplôme l’université, soit 80 000 étudiants), une insertion professionnelle difficile (11% des diplômés de l’enseignement supérieur sont au chômage 3 ans après l’obtention de leur diplôme), et une grande crainte pour leur avenir, la crise du CPE en témoigne.

La deuxième partie reprend les conclusions des débats que la commission a menés, entre le 25 avril et le 15 octobre 2006. Si la sélection (directe) semble être écartée, il est mis en avant le problème de l’orientation et des rapports université/lycée. L’illisibilité de la réforme LMD est avouée, et il est mentionné un troisième rôle attribué aux professeurs, outre l’enseignement et la recherche, l’insertion professionnelle. La question de la requalification des diplômes est relancée, et il est dénoncé le rôle des conditions de vie des étudiants, rapidement. Enfin, la question du partenariat université/entreprise est mise en avant.

La troisième partie, de loin la plus consistante et non moins importante, développe les « préconisations de la commission ». Ces propositions sont de six ordres : lutte contre l’échec principalement dans le premier cycle, repenser l’information et l’orientation, améliorer la professionnalisation, rapprocher durablement l’université du monde du travail, créer un partenariat universités/employeurs pour la croissance, faire évoluer le système universitaire dans son ensemble. Bref, que du bonheur que je m’apprête à résumer tant bien que mal!

 

  1. Lutte contre l’échec

 

La première idée de la Commission est de mettre en place une orientation pré et post-bac. En février 2007, elle fut expérimentée dans quelques universités dont Paris IV. Cela consiste à ce que l’élève de terminal envoie un dossier comprenant ses trois bulletins de Première et le premier de Terminal, dossier qui est étudié par un groupe d’enseignants qui émettent un avis favorable, réservé ou défavorable. Cette année, 95% des dossiers ont reçu un avis favorable, 4% de réservés et moins de 1% d’avis défavorables. De plus, 60% étaient des élèves situés hors secteur de Paris IV, ce qui confirme l’inutilité de la mesure. D’autant que l’opération Ravel n’est pas supprimée, et que le futur étudiant a le dernier mot. À la fin du premier semestre, selon ses résultats, un entretien serait organisé pour définir avec l’étudiant les suites de son parcours. Or, peu nombreux sont les professeurs disposés à recevoir les quelque 4 à 7000 étudiants de premier cycle pour en parler. Encore eut-il fallu qu’ils connaissent leurs étudiants ! La Commission préconise aussi la publication aux nouveaux arrivants des taux de réussite dans les filières ainsi que le taux d’insertion professionnelle des licenciés. Si ce n’est pas forcément une mauvaise chose, il faut cependant rester prudent, car ce type d’information peut être utile pour justifier la mise en place d’une sélection par dossier, ce qui n’est pas souhaitable. Un contrat serait passé entre l’étudiant et l’université, engageant à des obligations réciproques, afin de définir l’élaboration d’un projet de formation et d’insertion. L’avantage à cette mesure : un meilleur suivi de l’étudiant pourra être effectif. Cependant, le rapport se limite à la vision professionnalisante, certes un problème à l’université, mais qui pourrait mettre à mal, sur le long terme, la fonction de formation intellectuelle de la licence, notamment dans les Humanités. L’amélioration des conditions d’accueil des étudiants est survolée par la commission, qui n’est pas compétente sur ce point, ce qui est bien dommage.

 

  1. Repenser l’Information et l’Orientation

 

La commission souhaite que l’information et l’orientation soient donc repensées, et cela passe par la relation lycée/université. Il est vrai que beaucoup de nouveaux étudiants se retrouvent un peu perdus en arrivant dans un lieu aussi anonyme qu’est l’université, et où très souvent le mépris de certains professeurs (voire présidents d’université) n’arrange pas les choses. Or, le rapport Hetzel fait un constat surprenant et très contradictoire avec les réformes précédentes de l’éducation nationale : il faut redonner aux Travaux Pratiques Encadrés (TPE) leur dimension formatrice. Étonnant lorsqu’on sait que cette matière a été supprimée en 2005 en classe de Terminale… Outre l’information sur les taux de réussite et d’insertion dans les filières déjà mentionnées, la commission propose la création d’un observatoire de l’insertion professionnelle, sur l’exemple de l’OFIPE de l’université de Marne-la-Vallée, dont la mission est triple : suivi de la population étudiante, évaluation des enseignements, enquête sur le devenir professionnel des diplômés.

 

  1. Améliorer la Professionnalisation

 

La professionnalisation est au cœur des idées de la commission Hetzel, qui souhaite pour cela de revaloriser la Licence, avec entre autres la mise en place de modules professionnels. Dans certaines filières, comme les Langues Etrangères Appliquées, cela est déjà en place, et il existe au premier semestre de Première année d’histoire un module « Documentation et Construction du Parcours de Formation », qui vise à définir quel parcours semble le moins chaotique pour arriver à son projet professionnel. Or, la commission préconise de rendre les stages obligatoires dans toutes les filières, notamment dès le premier semestre, ce qui montre une vision réductrice et matérialiste de ce que la licence se doit avant tout d’apporter : des connaissances et des outils de travail et de réflexion. De plus, la sélection à l’entrée du Master, pourtant oubliée, est remise à l’ordre du jour, ce qui n’est pas acceptable à partir du moment où l’on a obtenu sa licence. D’autant que la fusion entre Master pro et Master recherche est préconisée, ce qui ne peut être accepté, car remettant en cause la recherche fondamentale. Dernier point scandaleux, le « financement conditionnel des entreprises à un projet de recherche », qui ne toucherait que les cursus qui cibleraient les domaines de l’économie. À nouveau, les Humanités sont mises sur la touche.

 

  1. Rapprocher durablement l’Université du monde du travail

 

Mais on ne peut parler de professionnalisation sans avancer la question des relations entre l’Université et le « Monde du Travail ». Or, il n’y a pas de point plus épineux que celui-ci, car cela entend de revoir entièrement la pédagogie et les objectifs d’une formation universitaire, particulièrement pour les Humanités. Et la commission va dans ce sens, prônant la refonte des modalités d’évaluation, sans pour autant être d’une grande clarté, avec une plus grande influence des milieux professionnels, qui pourraient faire évoluer les filières selon les demandes du marché. Or, le marché évolue très vite (par cycle de 5 années en moyenne), et l’université ne peut s’adapter à cela, sous peine d’implosion et de perte. De l’autre côté, les entreprises sont encouragées à embaucher dans les milieux universitaires et à se rapprocher des écoles doctorales (ou l’inverse), ce qui est déjà partiellement en place avec l’opération Phoenix, qui offre à 70 diplômés de Master un CDI avec une entreprise participante. La commission souhaite inciter les étudiants à devenir entrepreneur, ce qui ressemble plus à un cheveu sur la soupe, favoriser les échanges européens et internationaux, propos qui ne tiennent pas compte de la sélection pour ces opérations (Seuls les Master 1 peuvent participer à Erasmus, et il faut un dossier en béton pour être sélectionné en L3, et souvent seulement pour le second semestre, en particulier pour se rendre en Angleterre). Les universités sont invitées à faire un marketing et d’adopter des stratégies de communication auprès des étudiants, ce qui revient à les considérer comme des entreprises, et donc à préparer une réforme visant à privatiser le système universitaire, avec tout ce qui va avec (sélection par dossier, hausse frais d’inscription…). Il y a cependant quelques points intéressants, comme les équivalences en L3 voire M1 pour les étudiants en filières professionnelles, ou de permettre la formation tout au long de la vie. De plus, la commission demande que dans le calcul des bourses, les étudiants salariés soient pris en compte.

 

  1. Créer un partenariat universités/employeurs pour la croissance

 

Ce rapprochement serait accompagné d’une plus grande implication des entreprises dans la formation universitaire, et une intensification des échanges de banques de données sur les formations et les parcours des étudiants. D’autant que le rapport demande que les Conseils d’Administration consacrent au moins une séance à l’emploi et l’insertion professionnelle, ce qui pourrait déboucher sur une remise à plat des objectifs pédagogiques de l’université. Par ailleurs, la commission prend conscience que beaucoup d’étudiants, en particulier issus des Humanités, se destinent à la fonction publique dont l’enseignement. Elle demande que des prévisions soient publiées selon les besoins futurs, en fonction de la démographie. Or, cela dépend non pas de la démographie, mais des politiques gouvernementales.

 

  1. Faire évoluer le système universitaire dans son ensemble

 

Dernier point d’un rapport plus que contestable la réforme du système universitaire. Promesse électorale du Président de la République, Nicolas Sarkozy, cette réforme est largement inspirée de cette partie. Le rapport ouvre sur deux type de réforme pour la gouvernance, la première demandant un Conseil d’Administration restreint dont la composition est à 50% de personnalités extérieures et existant pour les Universités technologiques, la seconde, dite type espagnol, qui met en parallèle au conseil d’administration un conseil d’orientation. Autant dire qu’il ne sert pas à grande chose. D’autant  que le rapport préconise que l’attribution des moyens par l’Etat aux universités varie selon les taux d’insertion. La conséquence est claire : moins de moyens, donc dégradation des conditions d’études et de travail pour les étudiants et les professeurs, augmentation des frais d’inscription, financement extérieur par les entreprises qui auraient un droit de regard sur les enseignements et les orientations pédagogiques, privilégiant la « troisième mission » de l’université au détriment des deux autres. Bref, une vision Malthusienne, qui remet en question la mission de formation citoyenne de l’université, qui correspond à une quatrième mission, toujours pas prise en compte.

 

         Si la loi relative aux Responsabilités et Libertés des Universités, votée cet été, ne reprend quasiment pas les conclusions du rapport, le « Plan Licence » récemment dévoilé par la ministre Valérie Pécresse en reprend les grandes idées, notamment sur la question des stages obligatoires en première année. De quoi se réjouir, ce qui peut laisser sceptique quant au positionnement de certaines grandes organisations syndicales étudiantes…

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *